Ensemble monumental de Khajuraho
Par Les Cousins Migrateurs, dimanche 30 avril 2006 à 12:53 :: Inde - Ensemble monumental de Khajuraho :: #54 :: rss

Pradeep est un "intouchable". Dans le complexe système indien de castes, il s'agit du niveau le moins considéré, ou plus exactement le niveau aucunement considéré... Les intouchables, que l'on appelle ainsi car certains indiens refusent ne serait-ce que de les toucher, sont pour la plupart voués à la mendicité ou à des tâches telles que le nettoyage des toilettes. Mais pas tous. Le système de castes est une tradition, une sorte de règlement officieux qui définit le rang social de chaque individu ; mais il n'est pas à proprement parler une "loi", ce qui signifie qu'une ascension sociale, par l'éducation ou la profession par exemple, n'est pas directement liée à la caste, même si cette dernière la conditionne souvent de fait. Dans des cas extrêmes, il serait en principe envisageable de trouver un professeur ou un médecin intouchable. Mais une telle personne serait toujours considérée comme ce qu'elle est, c'est-à-dire tout en bas de l'échelle sociale. Concept délicat à comprendre pour nous autres occidentaux.

Pradeep n'est ni un mendiant, ni un médecin. A 34 ans (même s'il en paraît plutôt 25), il est marié, père de 4 enfants et gagne 1200 roupies par mois (24 euros) en exerçant le métier suivant : dans la ville de Khajuraho, un hôtel le paye pour diverses tâches d'entretien et de maintenance ainsi que pour aller à la rencontre de voyageurs et les convaincre de choisir cet établissement. Il est l'un de ces nombreux "rabatteurs", que nous rencontrons partout par dizaines, à chaque descente de train, de bus ou à toute occasion depuis que nous parcourons ce pays. A ceci près que Pradeep nous a fait une impression différente. Nous l'avons rencontré dans le bus qui nous a mené de Satna jusqu'à Khajuraho ; calmement et clairement, il nous a présenté l'hôtel en question d'une façon très professionnelle, répondant précisément à nos questions, avec le sourire, sans insistance et dans un anglais de surcroît tout à fait correct. Bref, il est parvenu à nous convaincre alors que nous fuyons d'ordinaire la plupart de ces rabatteurs, pour la plupart peu compréhensibles, excités et prêts à raconter n'importe quoi pour nous entraîner dans l'hôtel qui leur versera une commission.

Arrivés à l'heure de midi, nous avons décidé de commencer la visite de la ville dès l'après-midi. Pradeep nous a proposé de nous accompagner, sans aucune obligation de lui donner de l'argent nous a-t-il assuré (ce que nous ferons naturellement tout de même finalement). Bien nous en a pris d'accepter, tant les discussions que nous avons eues avec lui ont été enrichissantes.

Inscrit en 1987 sur la liste du Patrimoine Mondial, l'ensemble monumental de Khajuraho présente une vingtaine de temples, témoignant de la grandeur passée de la dynastie Chandella (atteignant son apogée entre 950 et 1050 ap. JC), qui l'avait choisie pour capitale. Actuellement la ville de Khajuraho est une petite commune de 8000 habitants assez peu étendue, par rapport aux villes indiennes que nous avons traversées jusqu'à maintenant en tout cas ! Les temples se présentent en trois groupes distincts : à l'Ouest, au Sud et à l'Est. C'est par ce dernier groupe que nous avons attaqué la visite de ce site classé par l'Unesco.

Les temples de l'Est de la ville ont cette particularité de comprendre quelques édifices jaina. Le jaïnisme compte 3 millions d'adeptes en Inde et fut fondé au VI ème siècle av. JC par Mahavira, à la même époque que le bouddhisme. Les jaina suivent des pratiques d'ascètes, particulièrement strictes pour certains. Quant à leurs lieux de culte, nous en avions vu pour la première fois lors de notre visite des grottes d'Ellora il y a une dizaine de jours. Ici le temple Parsvanath est le plus imposant ; son aspect extérieur est très similaire aux temples hindous de Khajuraho. Parmi les magnifiques sculptures qui ornent ses parois extérieures, certaines ont atteint une certaine forme de célébrité, telles que celle de la femme se retirant une épine du pied et de cette autre femme se maquillant les yeux. A l'intérieur, le sanctuaire contient une statue noire, signe de la nature jaina de ce temple.

Tous les autres temples de Khajuraho sont hindous ; à l'Est l'un d'eux est dédié à Vamana, incarnation de Vishnu en nain. Nous assistons au travail de restauration d'une équipe d'indiens, grattant et brossant les nombreuses sculptures et bas reliefs de l'édifice noirci par le temps. Au Sud, on trouve les temples les moins finement décorés, représentant tout de même un intérêt pour les historiens qui peuvent étudier là la période de déclin artistique des sculpteurs.

Les temples les plus imposants sont regroupés à l'Ouest, nous les visitons le lendemain matin. Ils sont dans un parc joliment présenté et bien entretenu, dont l'entrée est payante. A nos yeux la conception générale de chaque temple est très similaire, même si leur taille diffère. Sur une large terrasse de pierre, le temple est accessible par un escalier qui conduit à un porche. De là, on pénètre dans le temple via plusieurs salles successives, menant finalement au sanctuaire contenant une statue, représentation de la divinité à laquelle le temple est dédié.

A l'extérieur, l'édifice comporte une grande tour principale. En marchant sur la terrasse, il est possible de faire le tour du bâtiment, rectangulaire, et d'observer ainsi les innombrables sculptures et autres frises qui ornent les murs. En dehors des temples, on trouve certains sanctuaires ouverts comprenant des larges statues de pierre. Nandi, le fameux taureau sacré et monture de Shiva, est évidemment présent dans le parc ; mais plus inhabituel nous avons pu contempler une splendide statue de Varaha, le sanglier incarnation de Vishnou, au corps entièrement gravé.

Attardons-nous un peu sur les sculptures des parois extérieures des temples. Au premier coup d'oeil, on y distingue de nombreuses "demoiselles célestes", ces femmes aux corps sensuels et aux attitudes tantôt délicates, suggestives et parfois clairement érotiques. En fait, l'érotisme est omniprésent à Khajuraho, dans les sculptures comme dans les bas reliefs et les frises. Nous retrouvons ici des scènes du même ordre qu'à Konarak. Rapports sexuels à deux ou plus, positions variées, etc. Certaines sculptures vont encore plus loin. Sur une frise qui longe le temple de Lakshmana, un homme entretient une relation surprenante avec un cheval...

Quelles sont les significations de ces représentations érotiques ? Nous nous étions déjà posé les mêmes questions à Konarak il y a un mois. Plusieurs explications possibles : l'expression des scènes du kama sutra bien sûr, donc une forme d'éducation. Ou bien encore une façon de protéger des temples contre les dieux. Et puis il y a le tantrisme : ce culte vante la satisfaction des instincts primordiaux, dans le but de contrer les maux de l'Univers et d'atteindre la délivrance finale. La quête du nirvana requiert le plaisir physique (bhoga) autant que l'exercice spirituel (yoga). Enfin, l'expression de scènes sexuelles et érotiques pourrait tout naturellement provenir du souhait de reproduire des scènes de la vie courante. Là où la morale judéo-chrétienne s'indigne, les peuples indiens de l'époque ne voyaient finalement dans la représentation de scènes sexuelles qu'une célébration de l'un de leurs plaisirs naturels et quotidiens.

Khajuraho constitue la dernière visite que nous ferons probablement, pendant ce voyage, de sites hindous. Ses temples nous ont, comme à l'accoutumé, beaucoup impressionnés. Toutefois notre souvenir le plus fort restera probablement les échanges que nous avons eus avec Pradeep. Discutant castes, système social indien, karma, réincarnation, éducation, mariage arrangé et bien d'autres sujets si sensibles dans une culture indienne si éloignée de la nôtre, nous avons finalement effectué un pas de plus dans la compréhension de ce pays étonnant. En compagnie de Pradeep, nous sommes pendant plusieurs heures allés d'un temple à l'autre en bicyclette. Aux abords de l'un de ces temples, nous avons rencontré quelques jeunes hindous rassemblés autour d'un gourou, nous invitant à les rejoindre pour "méditer". Pradeep nous confiera plus tard : "Moi je n'ai pas que ça à faire de "méditer", je dois travailler pour nourrir mes enfants." Et pourtant Pradeep est hindou et bien croyant. Il pense que si sa vie est bien menée, dans l'honnêteté, le travail et la responsabilité, son karma sera bon et sa prochaine vie meilleure. Son franc parler nous impressionne. Il explique : "Dieu fait tous les hommes égaux, mais les hommes ont fait les castes". Il ne se fait aucune illusion, il sait que l'on ne change pas de caste mais il sait aussi que la meilleure évolution possible est l'éducation. Lui qui ne sait ni lire ni écrire, il dévoue la plupart de son argent aux frais de scolarité de ses enfants. Donner les meilleures armes à sa progéniture, voilà l'objectif de Pradeep. Il est hindou mais ne va pas dans les temples, il est croyant mais ne passe pas son temps à prier. Sa façon de lutter contre sa condition sociale, sa façon d'offrir la meilleure vie possible à sa famille comme à lui-même, sa façon d'écrire son avenir, c'est en travaillant, c'est en transpirant. Pas en mendiant ni en priant.
Depuis un an que nous voyageons, nous en avons vus, des temples hindous, des temples bouddhistes, des mosquées, des églises et tous leurs fidèles respectifs... Pradeep nous expose sa philosophie : ça n'est pas en levant le nez au ciel qu'on voit le mieux ce qui se passe sur terre, ça n'est pas à genoux que l'on avance le mieux et ça n'est pas en joignant les mains qu'on les rend les plus utiles. C'est la leçon que nous avons reçue ici.


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