Attention, terrain sensible ! Nous sommes à Lhassa (à 3600 m d'altitude), capitale de la "région autonome du Tibet", ainsi nommée par la Chine en 1965 et davantage connue sous la simple appellation de Tibet, dont "l'autonomie" reste bien relative aux yeux des défenseurs des Droits de l'Homme à travers le monde. L'Unesco classa en 1994 le palais du Potala, résidence traditionnelle du Dalaï Lama, sur la liste du Patrimoine Mondial, puis y ajouta en 2000 puis 2001 deux autres éléments, le monastère du temple du Jokhang situé au coeur de Lhassa et le Norbulingka surnommé palais d'été du Dalaï Lama et distant de quelques kilomètres.

Pour mieux apprécier l'importance et la signification de ces monuments, un petit rappel historique et culturel peut être nécessaire. Le Tibet devint au VII ème siècle ap. JC un royaume dirigé par un "Dalaï Lama", véritable Dieu-Roi à la fois dirigeant politique et chef spirituel du pays. Chaque Dalaï Lama est la réincarnation du précédent, les moines parcourant la région pour trouver à la mort de chaque Dalaï Lama l'enfant incarnant le suivant. Né en 1935, Tenzin Gyatso est l'actuel et 14ème Dalaï Lama, reconnu comme tel en 1938. Envahi successivement par l'Angleterre en 1904 puis par la Chine en 1910, le Tibet retrouve son indépendance en 1912 à la faveur de la révolution chinoise et la conservera jusqu'en 1950. Pendant ces quarante années le régime tibétain, théocratique et fondé sur le servage, fut dur pour son peuple et très répressif. Les Chinois le qualifièrent de "féodal" et mirent en avant cette raison pour justifier leur intervention (qu'ils nomment aujourd'hui encore "libération") en 1950. L'occupation chinoise dura neuf ans avant que les Tibétains ne se rebellent en 1959 : les Chinois massacrèrent alors plusieurs dizaines de milliers de protestataires. Ceci conduit à l'exil du Dalaï Lama en Inde, où il vit encore aujourd'hui, ainsi que de son gouvernement et de nombreux intellectuels. Les années qui suivirent sont celles de l'annexion du Tibet par la Chine, responsable au total de la mort de 1,2 millions de Tibétains. Sur une population initiale de 7 millions d'habitants, un tel acte se définit purement et simplement par le terme de génocide.

C'est avec un guide tibétain, Temma, que nous avons visité plusieurs édifices de la ville et bien entendu le palais du Potala et le monastère du Jokhang. Ces deux monuments, dont la construction débuta au VII ème siècle ap. JC, sont d'une importance inestimable dans l'histoire du bouddhisme et de son rayonnement, au Tibet comme dans le reste du monde.

Erigé sur une colline, le palais du Potala domine la ville de Lhassa. Il impressionne par sa taille (130 000 m2 et 110 m de haut) et présente deux parties : le palais blanc (aile principale) et le palais rouge (au centre de l'édifice), qui tiennent logiquement leurs appellations de la peinture de leurs murs. Le palais blanc comprend les appartements du Dalaï Lama, alors que le palais rouge abrite les manifestations religieuses et contient les reliques des précédents Dalaï Lama.

Les photos sont strictement interdites à l'intérieur du bâtiment ; ce sera donc dans notre mémoire qu'il faudra replonger pour nous rappeler la beauté des ornements que renferme le palais. Peintures murales, tentures, pierres précieuses, statues en bois et en métal précieux... Nous avons notamment pu admirer les fameux "tangka" tibétains, qui sont des peintures sur soie, tissu ou papier enroulées sur des cylindres de bois et montées sur cuivre, argent ou or.

Nous découvrons le lendemain le monastère du temple de Jokhang. Sa situation géographique, en plein centre de Lhassa, en fait le véritable coeur de la culture et de la spiritualité tibétaines, où se rendent chaque jour des quantités de fidèles. Nous retrouvons à l'intérieur, des éléments décoratifs et religieux semblables à ceux que nous avions pu contempler dans le palais du Potala. Ces deux monuments sont en réalité étroitement liés l'un à l'autre ; ils étaient situés, à l'époque du 5ème Dalaï Lama, à l'intérieur du même ancien sentier rituel du "Lingkhor".

Le gouvernement chinois, responsable de la conservation de ces édifices classés par l'Unesco, a mené plusieurs campagnes de restauration et de conservation et maintiennent ces monuments hors de danger. Des dizaines d'autres bâtiments religieux de la ville n'ont pas eu cette chance, détruits et rasés au cours du XX ème siècle. Mais notre plus forte inquiétude provient de l'absorption évidente de la culture tibétaine par la Chine. Quiconque imagine Lhassa comme un petit village typique perdu dans les montagnes de l'Himalaya sera inévitablement choqué par ce qu'il découvrira en s'y rendant : immenses avenues, grands bâtiments, une ville en perpétuelle construction qui s'étend à perte de vue, bref une ville chinoise. Certes le centre ville a gardé des couleurs tibétaines, mais pour combien de temps encore ? Reconnaissons-le, les Chinois ont le mérite d'avoir apporté ici une forme incontestable de modernité, des écoles, des transports, des entreprises, des hôpitaux, etc. Mais qu'en est-il de l'essence même de cette ville ? Le palais du Potala est en bon état, sa qualité de monument historique sera conservée. Mais il ne reconnaît probablement plus la ville qui s'étend devant lui, et son trône est vide depuis l'exil de son guide spirituel et occupant légitime. On protège ses murs et ses trésors, mais qu'a-t-on fait de son âme ?...