Désormais pays majoritairement musulman, l'Indonésie a vu se succéder nombre d'influences culturelles et religieuses à travers son histoire. Celles-ci ont laissé de fortes traces sur l'île de Java et notamment dans la région qui avoisine la grande ville de Yogyakarta (à ne pas confondre avec Jakarta, la capitale du pays), où nous séjournons actuellement. C'est aujourd'hui Borobudur auquel nous avons consacré toute notre attention. Après une heure de bus en direction du Nord-Est de Yogyakarta, nous parvenons aux portes de ce qui est tout simplement considéré comme l'un des plus importants monuments bouddhistes d'Asie du Sud-Est, inscrit sur la liste du patrimoine mondial par l'Unesco en 1991.

Ce fut l'un des rois de la dynastie Syailendra (ou Cailendra) qui débuta la construction du "candi" (temple) Borobudur à la fin du XIIIe siècle, son fils l'achevant quelques années plus tard, aux alentours de l'an 800. Le monument est fait de pierres volcaniques, mesure 123 m de côté et 43 m de haut. Erigé sur une petite colline au coeur d'une vallée entourée de volcans et bénéficiant d'une situation centrale au confluent de deux rivières, "Borobudur" signifie "le monastère sur la colline", contraction de deux mots "baram" et "buduhur" signifiant respectivement en sanskrit "ensemble de temples ou monastères" et "au-dessus". Mais son nom original, "bhumisan barabadura", que l'on traduit par "ineffable montagne des vertus accumulées", donne une indication capitale quant à la signification de cette construction et notamment de sa forme. Il s'agit en effet de ce que l'on peut appeler une montagne initiatique, que le sage gravit palier par palier pour atteindre son sommet, allant de la pluralité à l'unité. Tout cela ne vous parait pas bien clair ? Rassurez-vous nous sommes nous aussi (et peut-être encore bien plus que vous) de réels débutants en matière de philosophie bouddhiste... Alors tentons de découvrir et comprendre ensemble les particularités et toute la portée symbolique et mystique de ce monument.

Grâce à une brochure explicative donnée à l'entrée, succincte mais plutôt bien faite (pas de version disponible en français toutefois, nous nous contenterons du dépliant en anglais), ainsi qu'à nos recherches préalables (et oui !), nous apprenons que la construction de l'édifice est à l'image de la cosmogonie du bouddhisme mahayaniste (pas de panique, les explications arrivent...). Alors que la forme de bouddhisme la plus pure (stricte doctrine enseignée par le Bouddha) est le bouddhisme hinayaniste, le Mahayana est né au fil des siècles par l'absorption et la fusion de plusieurs systèmes philosophiques et religieux. C'est cette forme de bouddhisme que l'on retrouve également dans d'autres pays (dont le Népal, la Chine ou encore le Japon) et qui prévalait en Indonésie à l'époque où Borobudur fut érigé.

La cosmogonie bouddhiste mahayaniste est divisée en trois "mondes" : le Kamadhatu, le Rupadhatu et l'Arupadhatu. Le premier représente le monde des désirs et de la faiblesse humaine, le second est une sphère de transition où les êtres humains sont soulagés de leur "forme" (en quelque sorte de leur enveloppe matérielle), enfin l'Arupadhatu est la sphère de la perfection et de l'illumination. Borobudur comporte justement trois parties bien distinctes et étagées : la plus basse est évidemment le Kamadhatu, puis en gravissant le temple on atteint le Rupadhatu et le sommet représente enfin l'Arapadhatu. Gravir Borobudur est donc tout simplement le symbolisme du passage "de sphère en sphère", c'est-à-dire de l'évolution sur la voie de la sagesse au cours de sa vie dans le but d'atteindre finalement la perfection au sens du bouddhisme, le fameux nirvana.

Afin d'apprécier au mieux la structure et la portée philosophique de Borobudur, il est suggéré d'approcher et de gravir le temple comme se devaient de le faire il y a des siècles les initiés bouddhistes. L'ensemble du monument a une forme générale de pyramide rectangulaire à quatre côtés, composée de plusieurs étages (ou "terrasses"). Il s'agit tout d'abord de pénétrer par la face Est ; ensuite le sage doit parcourir chaque terrasse dans le sens des aiguilles d'une montre, longer bien entendu chacune des quatre faces puis passer à l'étage supérieur, le parcourir toujours dans le même sens et répéter cette opération jusqu'à atteindre le sommet. La raison de ce "parcours", appelé Pradakcina, est clair : sur les murs qui bordent chaque terrasse, des séries de reliefs gravés dans la pierre racontent des histoires ; les lire dans cet ordre est rendre hommage aux esprits bons, les lire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre est reconnaître les esprits de la mort...

Nous ne nous faisons pas beaucoup d'illusions quant au fait que gravir le temple, même dans les "règles", n'a malheureusement que peu de chances de développer notre sagesse de façon conséquente, même si notre marge d'évolution est probablement de taille... Nous nous exécutons toutefois consciencieusement, et gravissons donc les premières marches du temple côté Est, pour quitter rapidement le Kamadhatu, partie basse et support du temple, aujourd'hui presque entièrement ensevelie. Dès l'accès à la première terrasse, nous pénétrons ainsi dans la "sphère" du Rupadhatu. A sa base nous découvrons trois moines bouddhistes en méditation. Sans les déranger bien sûr, nous poursuivons notre chemin vers les terrasses supérieures. Nous sentons les futiles considérations matérielles quitter notre esprit... euh, pas tout-à-fait en réalité, car un orage vient d'éclater et nous sentons bel et bien le déluge qui s'abat sur nous... Nous sommes en pleine saison des pluies à cette période de l'année en Indonésie, et les averses surviennent sans crier gare. Avant d'être entièrement trempés et notre appareil photo avec, nous nous abritons quelques minutes sous l'une des bâches utilisées par les ouvriers qui travaillent sans cesse à l'entretien et la rénovation permanents de l'édifice. C'est l'occasion de contempler la pluie qui s'abat sur le temple comme sur les montagnes environnantes. Bien, l'averse s'estompe rapidement mais nous sommes prévenus, gravir quelques marches ne suffit pas à rendre un voyageur plus sage qu'il ne l'était quelques minutes auparavant. L'histoire ne dit pas si les moines que nous avons aperçus quelques minutes plus tôt ont disparu pour échapper à la pluie...

A défaut de développer notre sagesse, tâchons au moins d'élargir nos connaissances et notre culture. Pour ceux qui aiment les chiffres, Borobudur compte au total 1460 reliefs narratifs et 1212 reliefs décoratifs. Les histoires décrites ici sont issues des manuscrits Sanskrit qui dissertent des nombreuses vies du Bouddha. Sur les reliefs, Bouddha apparaît parfois sous forme humaine, ou encore sous celles de ses précédentes réincarnations en lapin, biche, cygne, oiseau ou éléphant. Le dépliant qui nous a été fourni par le centre d'informations précise que si tous ces reliefs étaient mis bout à bout, ils couvriraient une distance de trois kilomètres.

Outre les reliefs, les terrasses du Rupadhatu, qui sont au nombre de cinq (quatre rectangulaires et la terrasse processionnelle circulaire, sur trois niveaux) sont également ornées de statues de Bouddha ; il y en a 504 au total. Sur la première terrasse, chaque point cardinal est protégé par un Bouddha Manushi : Knakanmuni au Sud, Kacyapa à l'Ouest, Ckvanmuni à l'Est et Maitreya au Nord. Les trois terrasses supérieures présentent des Bouddhas Dyani ou encore Bouddhas en méditation. On peut les distinguer par la position de leur mains, à laquelle on fait référence comme Mudra. Le Bouddha Akcobya a les paumes des mains tournées vers le bas, invoquant l'esprit de la terre pour qu'il témoigne de sa victoire sur les mauvais esprits et de sa force intérieure (Bhumisparca mudra). Le Bouddha Ratnasambhawa a les paumes ouvertes, signe de bénédiction (Wara Mudra). Le Bouddha Amoghasidha élève sa paume, montrant son immunité au danger (Abhawa mudra). Enfin sur la terrasse supérieure le Bouddha Wairocana fait un signe circulaire avec ses doigts, indiquant qu'il donne une instruction avec un coeur honnête et pur.

Alors que sur les quatre premières terrasses les statues de Bouddha sont placées dans des "niches" (sortes d'alcôves), sur la terrasse supérieure elles sont contenues dans des "stupas" ajourées.

Ces stupas ont une forme rappelant celle d'une cloche (pardon aux spécialistes...), avec des ouvertures qui nous permettent d'ailleurs de voir ces Bouddhas à l'intérieur. Il est au passage bien triste de constater que la tête de nombre de ces Bouddhas est manquante (de même que pour ceux des terrasses inférieures, dans les niches), signe manifeste de pillages passés...

La stupa a une signification qui va évidemment bien au-delà de la considération architecturale ; la philosophie qui s'exprime à travers la présence des Bouddhas à l'intérieur des stupas n'est pas encore parfaitement comprise. Une explication pourrait être que la stupa représente la frontière entre le monde matériel et le monde spirituel. Enfin, tout au sommet du temple se dresse une immense stupa (15 m de diamètre), qui à l'inverse des stupas de la terrasse supérieure qui contiennent des Bouddhas en méditation, est vide. Nous sommes dans la troisième sphère, l'Arapadhatu. La stupa est vide car elle représente l'achèvement, la finalité, le but ultime de la philosophie bouddhiste, le nirvana.

Le temple de Borobudur ne fut utilisé finalement que pendant à peine deux siècles. Abandonné vers l'an 1000, il fut progressivement envahi par la végétation et ne fut redécouvert qu'au XIXe siècle par Sir Thomas Raffles, à l'époque gouverneur de Java (sous tutelle anglaise). Celui-ci fit déblayer le site, qui fut pillé immédiatement après... La première campagne de restauration fut menée par le néerlandais Théodore van Erp au début du XXe siècle. Toutefois le temple de Borobudur avait subi de graves dommages, tant par la végétation que par les secousses sismiques et les glissements de terrain. Peu de temps après la deuxième guerre mondiale, l'Indonésie, consciente de la situation prioritaire du site, accueillit plusieurs missions archéologiques et demanda de l'aide à l'Unesco. Débuta alors en 1973 une grande campagne de restauration qui se poursuivit jusqu'en 1982 et coûta au total 17 millions de dollars dont les deux tiers furent financés par l'Indonésie et le restant par l'aide de 27 pays, dont la France.

Nul doute qu'après de tels efforts et investissements, l'Indonésie compte bien prendre soin de l'une des fiertés archéologiques et culturelles de son pays. Nous aurons néanmoins constaté et regretté deux choses en particulier. Le temple lui-même est quelque peu tâché de poubelles en plastique et autres panneaux peu esthétiques qui dénaturent inévitablement les lieux ; ensuite nous retrouvons en Indonésie ce que nous avions quitté sur les sites du patrimoine mondial de certains pays que nous visités il y a quelques mois : vendeurs à la sauvette de temples en plastique ou autres objets de fabrication repoussante voire n'ayant rien à voir avec le temple, innombrables petites boutiques de tout et n'importe quoi qui s'agglutinent aux abords du site mais aussi dans le site. Nous aurons fait une expérience tout aussi inattendue que désagréable voire choquante sur un site de cette renommée : en suivant les panneaux "sortie" du site, nous nous sommes retrouvés coincés dans une sorte de labyrinthe obligeant à suivre un passage créé de toutes pièces pour traverser toutes ces boutiques... Il ne s'agissait pas de la réelle sortie, en fait des panneaux sorties sont détournés par les "commerçants" pour attirer les touristes dans leurs griffes. Griffes pas bien acérées toutefois, les indonésiens ne sont pas bien agressifs et sont bien loin d'atteindre le niveau de harcèlement que nous avions pu découvrir et subir au Moyen Orient... Nous sommes bien loin d'en vouloir à ces gens qui s'accumulent ici pour tenter finalement pas bien méchamment de récupérer un peu d'argent ; en revanche nous trouvons dommage que les autorités ne décident pas d'organiser une structure (même touristique et mercantile) qui soit davantage à la hauteur de ces lieux. Nous nous étions, il est vrai, habitués à la gestion habile et organisée des australiens, qui savent profiter des touristes sans les indisposer...

Restons toutefois sur une note positive : ce site de Borobudur est tout aussi somptueux que riche d'enseignements, notre périple en Asie commence à peine et il nous tarde déjà de découvrir les cultures présentes et passées des pays que nous nous apprêtons à parcourir. Borobudur nous a permis de faire un premier pas vers la découverte et la compréhension du Bouddhisme, c'est désormais avec une impatience avouée que nous nous tenons prêts pour les prochains sites bouddhistes du patrimoine mondial que nous avons prévu sur notre route !