mercredi 7 décembre 2005
Parc National de Komodo
Par Les Cousins Migrateurs, mercredi 7 décembre 2005 à 09:19 :: Indonesie - Parc National de Komodo

Le "dragon de Komodo" est le plus grand varan au monde et ne se trouve nulle part ailleurs. Il justifie souvent à lui seul une visite dans cette région ; toutefois les raisons pour lesquelles l'Unesco a choisi de classer en 1991 le Parc National de Komodo sur la liste du patrimoine mondial sont bien plus nombreuses, à la fois terrestres et sous-marines... "Sous-marines" ?! Aurions-nous une fois de plus trouvé là une belle raison de sauter dans nos combinaisons de plongée et de glisser la tête sous l'eau sous couvert de culture et d'intérêt scientifique ?... En réalité nous avions déjà eu l'occasion d'apprendre par des magazines et livres de plongée la renommée mondiale de ce lieu pour les amateurs de fonds sous-marins. C'est ainsi grâce et en compagnie d'un couple d'instructeurs de plongée italiens, Marco et Sissi (cette dernière étant biologiste de formation), installés ici depuis sept mois, que nous avons eu la chance de découvrir pendant trois jours les particularités et les trésors dont cette région recèle sous la surface de l'eau.

Pour être capable de mesurer et de comprendre au mieux les spécificités de la région, des petits cours de géographie, de naturalisme, d'histoire ou encore de biologie sont tout sauf superflus. Marco et Sissi nous auront comblés à ce niveau, puisqu'en début de chaque journée sur le bateau nous menant aux sites de plongée, nos deux "locaux" italiens nous ont fait des exposés difficilement égalables pour des briefings de pré-plongée, abordant chaque jour des thèmes différents, allant des océans aux dragons de Komodo en passant par le corail, les mollusques ou encore les pélagiques.

A propos, où sommes-nous exactement ? L'Indonésie est un archipel composé d'environs 17 000 îles (oui, dix-sept mille ! Même si certaines sont à peine plus grosses que de gros rochers) qui s'étend schématiquement d'Ouest en Est, de la Malaisie jusqu'à la Papouasie Nouvelle Guinée. Nous sommes donc à l'extrême Sud-Est de l'Asie, certaines îles indonésiennes n'étant finalement pas bien loin du Nord de l'Australie. A l'Est des îles les plus célèbres du pays (Sumatra, Java, Bali) se trouve Komodo, une île de taille infiniment plus modeste et discrète sur les cartes (30 km de long environ), ainsi que sa voisine légèrement plus petite Rinca. Ces deux îles ainsi que de petits îlots avoisinants, constituent le Parc National de Komodo.

Comme si la présence du dragon de Komodo ne suffisait pas à rendre l'endroit si particulier, un naturaliste du nom de Wallace puis d'autres scientifiques ayant approfondi son travail ont déterminé que la région constituait une sorte de zone frontière entre des espèces d'animaux (oiseaux, reptiles, mammifères, etc.), séparant ainsi à l'Ouest ceux dont les descendants sont asiatiques et à l'Est ceux provenant d'Australie. Par exemple, les singes (qui n'existent pas en Australie) sont absents des îles orientales de l'Indonésie alors qu'on les retrouve plus à l'Ouest. Cette zone, nommée Wallacea, constitue bien évidemment un lieu d'étude riche et passionnant pour quiconque souhaite comprendre les évolutions et les migrations successives des animaux à travers les époques de notre histoire.

A cet endroit de la planète, l'Océan Indien (au Sud-Ouest) rejoint l'Océan Pacifique (au Nord-Est). Une accumulation de paramètres tels que la différence de température entre ces deux masses d'eau, l'addition de leurs marées respectives, l'étroitesse des passages entre les nombreuses îles (qui accélère la vitesse de l'eau s'y engouffrant) et la relative faible profondeur des eaux contribue à créer dans la région des phénomènes stupéfiants tels que de très puissants courants (y compris ascendants et descendants) et même des tourbillons. Pour l'anecdote, certains courants atteignent ici une vitesse de huit noeuds marins (petite précision pour nos lecteurs plongeurs comme pour les autres : les courants très forts, qui obligent à s'accrocher aux rochers et qui sont proches d'arracher masque et détendeur, sont de l'ordre de trois noeuds...), suffisants pour empêcher certains bateaux peu puissants d'avancer...!

Outre les considérations géographiques, ce sont bel et bien les conséquences biologiques qui nous intéressent dans notre cadre. Les conditions créées sont idéales pour rassembler en ce lieu une variété et une densité difficilement égalables d'espèces sous-marines. La faible profondeur (et donc la pénétration de lumière) favorise l'existence de corail, la proximité des profondeurs océaniques amènent des animaux pélagiques (rappelons que les pélagiques, par opposition aux animaux de récif, sont ceux qui parcourent les océans sur de vastes distances tels que certains requins, thons, raies mantas, etc.), et le fort mouvement des eaux apporte plancton et de façon générale une nourriture riche et sans cesse renouvelée pour tous les animaux présents.

Dès nos premières plongées nous constatons à quel point la réputation de la région pour la plongée n'est pas usurpée. Après avoir expérimenté de bien belles aventures sous-marines en Mer Rouge ou encore sur la Grande Barrière de Corail australienne, nous pensions avoir vu parmi ce qu'il se fait de mieux en matière de récif. Mais le Parc National de Komodo joue véritablement dans une autre catégorie : ici les coraux sont en pleine forme, ils éclatent de santé et brillent tout autant par leurs couleurs que par leur taille, leur densité, leur variété,... et bien sûr les poissons qui les parcourent ne sont pas en reste. A chaque plongée nous avons l'impression de mettre la tête dans un aquarium ; un regard à droite, un requin passe, un coup d'oeil à gauche, c'est une tortue,... tout cela en traversant des nuages de poissons ou en regardant passer des bancs de barracudas... Et lorsque nous nous attardons dans le monde du "plus petit", chaque mètre carré pourrait faire l'objet d'une seule plongée tellement les surprises et les trésors se révèlent en plusieurs couches, comme si la superficie de la région ne suffisait pas à loger tous ses occupants...

La superstar de ces lieux n'apprécierait toutefois pas de se faire voler la vedette par le monde sous-marin ; le dragon de Komodo ne sait d'ailleurs qu'assez mal nager (ne possédant pas les facultés aquatiques de certains de ses cousins tels que les crocodiles), même s'il peut lui arriver de se jeter à l'eau à de rares occasions. Nous décidons d'aller lui rendre visite sur l'île de Rinca. Effectivement les 2500 individus qui constituent son espèce dans le monde sont répartis presque équitablement entre l'île de Komodo (1300 individus) et celle de Rinca. Cette dernière étant plus petite et moins accidentée (Komodo est une île volcanique, dont le relief se prête assez mal à des marches sous un soleil de plomb...), il y est plus probable et facile de rencontrer le varan que sur sa voisine Komodo.

Le dragon de Komodo (Varanus komodoensis) n'est pas seulement le plus grand varan qui soit ; il est également l'un des reptiles les plus anciens puisque ses ancêtres directs étaient tout simplement contemporains des dinosaures il y a plusieurs dizaines de millions d'années (ère jurassique). Etudier et comprendre son évolution à travers les âges et son adaptation aux conditions successives (climatiques, géographiques, etc.) est évidemment source de riches informations sur notre histoire et celle de l'évolution de l'espèce.

Les dragons peuvent atteindre jusqu'à trois mètres de long et ont un régime alimentaire diversifié qui inclut rongeurs, cochons sauvages, singes, buffles, chevaux ou encore cerfs (ces deux derniers ayant été importés par les colons néerlandais puis se sont adaptés aux conditions pour évoluer désormais ici comme des espèces sauvages). Avec une vitesse de pointe de l'ordre de 18 km/h et une intelligence qui d'après les spécialistes pourrait faire d'eux les reptiles parmi les plus intelligents, il serait bien fâcheux de sous-estimer le danger que peut représenter cet animal. Il y a quelques années, un naturaliste néerlandais venu sur l'île pour y étudier les varans en a fait la bien triste expérience puisque seules ses lunettes ont été retrouvées... Pour dévorer leur proie les dragons se contentent la plupart du temps de mordre leur victime ; la substance très toxique qu'ils laissent avec cette morsure entraîne une grave infection de la blessure puis l'affaiblissement progressif de la proie... Le dragon n'a plus qu'à suivre son futur repas et attendre le déclin rapide de l'animal pour l'assaut final, devenu simple formalité. Ce reptile sans prédateur enrichit enfin son régime alimentaire par certains des plus jeunes dragons fraîchement nés, régulant ainsi par lui-même la pression démographique de son espèce. C'est bien entendu accompagné d'un ranger que nous parcourons Rinca et allons à la rencontre des étonnants varans de l'île.

Le Parc National de Komodo a été créé, et par la suite classé patrimoine mondial, pour protéger et conserver la richesse des espèces vivantes de la région ainsi que pour favoriser les recherches s'effectuant dans ces environnements si spécifiques et riches d'enseignements. Pour une fois, il semble que nous n'ayons pas ici à faire à un site ayant subi de graves agressions (tourisme, pollution,...) avant qu'une prise de conscience soit atteinte et mène à de sérieuses mesures. Comme Marco nous l'explique, les autorités locales veillent avec attention au Parc National et ont tenté d'anticiper les problèmes éventuels plutôt que de tenter par la suite de réparer les dégâts. Ainsi la pêche à la dynamite ou à base de produits chimiques a été rapidement interdite. Autre exemple, les clubs de plongée n'ont pas le droit de conduire des formations dans la zone du parc (ils ont seulement le droit de guider des plongeurs expérimentés). Enfin les dragons paraissent bien protégés sur leurs deux îles, par des rangers dont le rôle est à la fois de veiller à la bonne santé du varan mais également d'organiser un tourisme respectueux (et sûr !).

Ce Parc National de Komodo nous est apparu comme un véritable petit bijou sur terre, encore relativement à l'abri de la pollution, de la civilisation dans ses excès ou encore du tourisme de masse. Alors que vous soyez passionnés de naturalisme, de plongée, de biologie, que les dragons de Komodo vous fascinent ou que vous ayez tout simplement envie de visiter une partie encore finalement assez peu parcourue de l'Indonésie, nous vous conseillons chaleureusement de faire un tour par ici mais de grâce, n'ébruitez pas trop cela autour de vous car de grands hôtels à l'occidentale ne s'harmoniseraient probablement pas avec les joyaux de la région...
